Bastille

Je n’étais pas censé t’écrire aujourd’hui ; mais des événements récents m’ont finalement poussé à le faire. Et lorsque ces mots te parviendront, les merveilles de la technologie m’auront emmené vers d’autres horizons, et ce loin de toi.

Je suis allé à la mer, ce vendredi. Après de nombreux jours, de nombreuses heures de réflexion, et un long périple, j’étais finalement face à l’une de mes plus grandes peurs. L’eau y était froide, et vive ; et tandis que je m’approchais de la rive, ma vie s’est soudain mise en sommeil, et tes mots résonnaient dans mes oreilles.

Et puis, immobile, devant les vagues, je n’ai pas réussi à apprivoiser mes peurs. Je suis alors rentré à l’hôtel, en pleurs, en espérant de comprendre pourquoi, une fois de plus, j’avais fait fausse route.

Une route qui m’a conduit à toi.

          A l’heure du dîner, je me suis perdu dans mes pensées, et dans des tas d’autres choses. J’ai repris mes esprits, plus tard dans la nuit. Je me souviens d’une conversation téléphonique, d’un immeuble de huit étages, d’une porte d’entrée d’appartement, et toi qui en sort. Ta main qui se pose sur la mienne ; la douceur de celle-ci, rassurante, et qui m’enivre. Et ton pull noir, tes yeux qui se veulent aussi rassurants que ceux d’une mère lorsque l’on se blessait au genou quand nous étions enfants. Et ces yeux se figent. Tout est devenu flou autour de moi. Seule cette impression de plénitude a subsisté, avant que tout le reste ne s’évapore.

Essayais-tu de me faire passer un message ? Je l’ai pensé une seconde. Puis j’ai compris que je n’avais fait que rêver. Et j’ai de nouveau pleuré.

          Mon périple en mer avorté, j’ai pris le chemin de Paris. J’avais entendu que tu y serais le samedi et tout le dimanche ; j’avais trouvé ton adresse, dans le XVIe arrondissement, non loin d’un square où, il y a trois ans, j’avais regardé des enfants jouer, réalisant enfin que jamais je connaîtrai ce bonheur. Je garde néanmoins en tête les bruits environnants, et ce bonheur apparent qui était autour de moi. Je me suis finalement dirigé vers Montmartre, mais cet endroit avait abrité tellement de souvenirs pour moi que dès que je suis arrivé là bas, j’ai tout de suite compris que c’était une mauvaise idée.

Je me suis rendu à pied jusqu’à Bastille. J’ai erré dans les rues d’une capitale dont j’ignore tout, dont j’ignore…je ne sais plus. Après quelques heures, deux cafés, deux brasseries, je suis arrivé à Bastille. Dans chaque rue, j’avais l’impression de te voir. Et puis, au détour de l’une d’entre elles, tu es apparu. Car même si tu en doutes, même si tu l’ignores, je connais chaque partie de ton visage. Cette ride qui se dessine sur ton front lorsque tu es agacé. Celles au coin des yeux, quand tu ris, quand tu souris. Ton regard lorsque je te surprends dans tes pensées, lorsque tu penses à tout, à rien. Je connais également l’implantation de tes cheveux, la forme de tes oreilles. Et je reconnaîtrais ta voix entre mille.

Sauf que tu n’avais pas la même voix.

Celle-ci était vive ; avec l’affirmation d’un homme dans la force de l’âge, d’une personne sûre d’elle. Avec en même temps, une pointe d’innocence, de celle d’une personne qui a encore beaucoup à apprendre de la vie. Différente de la tienne. Je n’ai pas su me l’expliquer tout de suite. Sur cette terrasse de café, je n’arrivais pas à mettre un visage sur cette voix inconnue mais pourtant familière. Il m’a fallu plusieurs dizaines de secondes pour prendre la décision de me décaler, et de révéler ce visage. Ce dernier était à l’image de sa voix : Un visage d’enfant sur un corps d’adulte. Le cadeau de l’innocence dans ses yeux, et une détermination que l’on ne peut ignorer. Des mains qui me semblent similaires aux tiennes, un regard comme le tien, qui ne laisse pas indifférent. Et lorsque je le regarde furtivement, caché derrière un pilier, j’observe son allure générale, observe ses mimiques, et j’ai l’impression de me voir pendant une seconde. Car son regard ne trahit pas ; pour lui, tu n’es pas n’importe qui. Et toi, qui es de dos, tu sembles si bien, mêlant ta voix à la sienne. Touchant instinctivement sa main, comme si tu l’avais toujours fait.

Il jette un regard furtif vers moi, me regarde comme si il m’avait déjà vu, mais se détourne rapidement pour ne regarder que toi.

 

         Je ne sais pas combien de temps je suis resté avec toi et Bastille autour de moi, qui a fini par sombrer dans la pénombre. Ce bâtiment, qui ressemblait étrangement à une gare que j’ai fréquentée autrefois, s’est illuminé. Les gens continuaient de bouger autour de moi, regagnaient leurs foyers, leurs amours, leurs enfants, et différents scénarios prenaient place.

 Lui et toi, vous vous êtes éloignés. Deux âmes qui quoi qu’elles en disent, ne font qu’une.

En regardant devant moi, en te regardant t’éloigner, je me suis rendu à l’évidence : il fallait t’oublier. J’ai relu tes derniers mots, qui me sont parvenus vendredi dernier, le jour de mon départ. Mais c’est malheureusement trop tard. Trop tard pour commencer. Mais je serai courageux ; tu ne m’as jamais caché les regards qu’avec lui tu as échangés. J’ai toujours su d’où tu venais et je l’ai toujours respecté. C’est moi qui ai eu tort. Même si tout était vrai dans ces affreux moments, la mer a une fois de plus tout emporté. Ton nom sur le sable, cette photo que je conservais de toi, ce bracelet qui ressemblait étrangement au tien. Nous avons vécu six mois ensemble pour en arriver là. J’avais pensé, dit à qui voulait l’entendre, que j’étais bien mieux tout seul, car avant toi, il n’y avait rien. La voilà, la différence. J’ai imaginé être avec toi, me réveiller à tes côtés, pendant toutes les saisons de l’année ; j’avais imaginé te suivre, là où tu es ; et indirectement, je l’ai fait. Toi, Bastille, un pilier. Je t’ai toujours là, mais je finirai par t’oublier.

 Je n’ai écouté que mon cœur. Et écrit ces quelques lignes. J’ai les derniers torts car j’ai persisté dans mes illusions et faux sentiments – Crois-tu que j’aie apporté quoi que ce soit à ta vie ? Sais-tu un tant soit peu d’où je viens, qui je suis ? Oui, mon ami, je n’ai jamais menti. J’ai juste évité de tout te dire, pour que tu ne puisses pas voir à quel point j’ai peur.

 

Tu sais, je t’aime bien.

 

Tu vas peut être vouloir répondre à ces lignes – mais ce n’est pas nécessaire. J’aurai quitté Paris ce soir. N’ayant plus rien qu’un stock de désillusions, je suis passé par les Tuileries avant de faire chemin inverse, en espérant t’y trouver assis sur un banc.

J’ai conscience que c’est terminé. Si jamais tu reviens à cette brasserie avec lui, pense à observer le pilier derrière lequel j’ai pu vous observer. Tu y trouveras la preuve de l’étendue du respect et de l’estime que je te porte.

En ce qui me concerne, je serai dès demain rentré chez moi. Dans un monde où les immeubles font huit étages et où les portes d’appartement s’ouvrent pour toi ou ta prochaine incarnation. Et peut-être qu’un jour, tu reviendras poser ta main sur la mienne. Je compte rester dans ce monde encore un petit peu. Tu viendras, parfois, n’est-ce pas ?

N’oublie pas de jeter un coup d’œil au pilier. N’oublie pas d’écouter ton cœur. Et un jour, peut-être, demain, ou dans dix ans, je reviendrai te voir.

Toi, et Bastille.





M.B, 07.08.2012